Les campus d'élite US font-ils amende honorable ?

 
2111JFR16 521 (photo credit: Michael Wilner)
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(photo credit: Michael Wilner)

Les étudiants juifs américains vivent un âge d’or dans les universités d’élite de leur pays. Mais ils sont de plus en plus réticents à défendre Israël.

Au mois d’avrildernier, diverses personnalités s’étaient rassemblées pour fêter le centenaired’un bâtiment néo-classique de l’Upper West Side de Manhattan. Cet événementspécial avait deux buts : honorer le don, devenu depuis héritage, et enfinnommer le bâtiment resté anonyme pendant 100 ans, pour cause de donateur juif.Columbia tentait ainsi de faire amende honorable.


Quand, en 1912, Joseph Pulitzer fonde l’école de journalisme à Columbia, leprésident de l’université n’est autre que Nicholas Butler, connu pour sesopinions antisémites.

Sous son autorité, Columbia établit un quota pour l’admission de Juifs. Et cesderniers ne pourront siéger au conseil d’administration de l’université, duranttoute la durée du mandat du président. Butler va aussi s’acharner contre lesdonateurs juifs. Résultat : jusqu’à aujourd’hui, plusieurs bâtiments du campusne portent pas le nom du bienfaiteur qui a permis sa création (par contre laprincipale bibliothèque de l’université arbore de manière proéminente le nom deButler).

Seul Pulitzer faisait exception à la règle, puisque l’école avait institué unprix à son nom, en écho au succès du célèbre Prix Pulitzer. Insuffisant pourColumbia, qui, pour marquer le centenaire de l’école, a ainsi voulu engraver lenom de Pulitzer dans la pierre. “Nous avons cherché dans les archives la preuveque le nom avait été refusé, il n’y en a pas”, remarque Nicholas Leman, doyende l’école de journalisme de l’université, lui-même juif. “Néanmoins, c’était lachose à faire.”

Depuis cent ans, Columbia a fait du chemin. En 2000, le Kraft Center a vu lejour, grâce à la collaboration de l’université.

Situé à l’Ouest du campus, il présente tous les aspects de la vie juive, autravers d’un panel d’activités sociales, culturelles ou religieuses. Le superbebâtiment neuf, qui a coûté plus de dix millions de dollars, compte presque 3000 étudiants de premier cycle à Columbia et d’autres facultés et à peu près 5000 diplômés. Aujourd’hui, à Columbia, un grand pourcentage des doyens etmembres de la faculté sont juifs et il y a toujours au moins sept Juifs quisiègent au conseil d’administration.

En clair : un groupe qui représente seulement 2 % de la population américaineoccupe un tiers de la population des universités les mieux cotées du pays. Cechiffre et bien d’autres montrent que les Juifs vivent un âge d’or dansl’enseignement supérieur.

Un centre qui pose problème Cet accomplissement est encore plus significatif sion le considère dans un contexte historique : il y a moins d’un siècle, nonseulement les Juifs étaient discriminés par les quotas, mais le processusd’admission reflétait lui aussi la volonté de limiter la présence juive sur lecampus. Joie Jager-Hyman, auteur de Fat Envelope Frenzy (La fureur de la grosseenveloppe), ouvrage sur l’admission des jeunes adultes au collège, ajoute : “Ily avait non seulement les quotas, mais les responsables de l’admissionexigeaient aussi des lettres de recommandation, des essais et des entrevuespour ‘mieux déterminer le milieu du candidat’.”

Si on n’en est plus là, il existe aujourd’hui sur les campus des meilleuresuniversités un fort sentiment anti-israélien.

Si les étudiants juifs américains actuels ne rencontrent pas les difficultés deleurs aînés, ils se trouvent quand même à devoir s’identifier et défendre unIsraël qui leur paraît souvent étranger et lointain. Ces dernières années, descas sont apparus sur le devant de la scène à Princeton, Yale et Columbia, quiont révélé les tensions et dissensions présentes dans la communauté juive deces universités.

A Westville, une banlieue de New Haven, dans le Connecticut, Charles Smallessaie aujourd’hui de vendre sa maison. Deux ans auparavant, la décision deYale de fermer son institut sur l’étude de l’antisémitisme l’a laissémodérément célèbre et surtout sans emploi.

Tout en préparant un café, il réserve un billet d’avion pour Israël sur sonordinateur portable et parcourt un commentaire journalistique sur son évictionpour conclure que celle-ci n’a jamais vraiment été racontée.

“Yale m’a demandé de ne pas étudier l’antisémitisme au Moyen-Orient, pointfinal !”, confie Small. “On m’a dit que je pouvais rester à Yale aussilongtemps que je le désirais, tant que je ne touchais pas à cette question.”

L’initiative de Yale de créer le centre d’Etudes interdisciplinaires surl’antisémitisme, ou YIISA, était une entreprise unique. A la suite desmanifestations d’antisémitisme survenues dans le monde musulman après lesattaques du 11 septembre, Small pensait que le sujet était d’une actualitébrûlante. Pour lui, la question risquait d’être ignorée et il ne voulait paslésiner sur les recherches à entreprendre, même s’il était financé par uneinstitution universitaire.

Remercié parce que trop gênant ? Ce n’était pas l’avis de Yale qui, gênée parle travail de Small jugé peu diplomatique, a dans un rapport sur cinq ansd’activité, accusé son institut de ne pas faire preuve de suffisamment derigueur académique.

De son côté, Small leur reproche d’avoir utilisé ce prétexte pour ledisqualifier, car, au même moment, l’université voulait établir un campus dansles Emirats Arabes Unis et faire un don significatif à l’Arabie Saoudite, sansoublier la pression exercée par l’ambassadeur de l’OLP aux Etats-Unis quitraitait l’institut de “centre islamophobe”.

Certes, affirmer que Yale a fermé son centre pour plaire aux riches Arabes, esttiré par les cheveux, reconnaît Small.

Non seulement car Yale est censée être une institution respectable, mais aussien raison de sa démographie.

L’actuel président, le principal et le doyen de Yale sont juifs et on estime àun cinquième la proportion des Juifs dans la communauté de Yale.

Edward Kaplan, professeur à l’école de gestion depuis 1987, a travaillé avecSmall sur une analyse statistique de l’antisémitisme en Europe. Pour Kaplan,les efforts de Yale ne sont pas limités à une région du monde et en fait,l’université considère justement Israël, avec son statut de “jeune nation”,comme un partenaire académique intéressant.

“Maintenant, la question de savoir si l’antisémitisme se cache derrière unsentiment anti-israélien est importante. Mais je ne ressens pas cela à Yale. Iln’y a plus ces barrières qui barraient son accès. Nous sommes dans un âge d’or,non seulement pour les Juifs, mais pour tous ceux qui ont la capacitéacadémique d’être admis.”

Après la fermeture de YIISA, la faculté de Yale a demandé à l’administration decréer un autre institut sur le même sujet. Et à peine quelques semaines plustard, le Programme pour l’Etude de l’Antisémitisme s’est mis en place. MauriceSamuels, son directeur, professeur à Yale depuis six ans, ironise sur lamission du nouveau programme de l’université : examiner comment le contextehistorique de l’antisémitisme influe sur les événements actuels.

“Au vu de l’histoire de Yale, de ses quotas et autres restrictions à l’accèsdes Juifs, on sent que l’université doit s’amender. Mais je pense que dans unecertaine mesure cela a été fait”, confie Samuels.

“L’administration ne m’a donné aucun mandat sur ce dont je pouvais, ou nepouvais pas, parler. Autrement, je n’aurais certainement pas accepté cetteposition.”

L’antisémitisme contemporain Mais la question se pose : est-ce que les Juifsaméricains à Yale, ou dans l’enseignement supérieur en général, se soucientassez d’Israël pour le défendre ? Ou est-ce que leur réussite et l’assimilationles ont culturellement éloignés de ce problème ? “Pour les Américains del’Upper West Side et de Yale, l’Israélien est maintenant devenu le Juifdésagréable et problématique”, note Small. “Cela fait partie de l’antisémitismecontemporain, et c’est sans doute la haine la plus pernicieuse.”

Samuels est plus nuancé. Mais il reconnaît qu’un sentiment anti-israélien peutdevenir antisémite. “Effectivement, il est dangereux que des étudiants juifssoient intimidés sur le campus”, pointe-t-il. “Si on les attaque, c’est parcequ’ils sont pro-israéliens, et c’est alors de l’antisémitisme.”

Il est possible que les étudiants juifs sur le campus se soient détachésd’Israël pour éviter des attaques antisémitisme indirectes. Mais à Yale, cettehypothèse ne tient pas debout. Pour Léa Sarna, coprésidente de Young IsraelHouse à Yale pour les étudiants orthodoxes. “Dire que nous n’avons aucunintérêt pour Israël et que nous observons cela avec détachement n’est pasjuste.”

Elle souligne les efforts déployés par le collège de Yale pour mettre lesétudiants juifs à l’aise : il y a une cuisine casher, et pour ceux quiobservent Shabbat, la possibilité d’accéder au campus ce jour-là sans enfreindreles commandements religieux. Le père de Sarna, historien renommé du judaïsmeaméricain, qui a obtenu son doctorat à Yale, met plutôt l’accent sur lemaintien d’un profil bas dans l’université moderne.

“Cela est particulièrement important dans ces universités d’élite où les Juifsse sentent comme des invités”, déclare Jonathan Sarna, auteur de l’ouvrage LeJudaïsme américain : une histoire. “Ils ne veulent pas en faire desinstitutions juives - cela peut expliquer et justifier leur attitude.”

Des armes, du sang et des étoiles de David C’est avec ces remarques en tête quel’ancien Premier ministre Ehoud Olmert, au cours d’une tournée de conférencesdonnées plus tôt dans l’année, s’est retrouvé à une petite réception àPrinceton. Avant de prononcer son discours devant la communauté de WoodrowWilson, l’Ecole d’études internationales, il a approché la présidente del’université, Shirley Tilghman, pour lui demander de lui décrire précisément legenre d’accueil auquel il devait s’attendre.

“Elle était surprise par la question”, fait remarquer Rabbi Julie Roth,directrice exécutive du centre de Princeton pour la vie juive sur le campus.“Ce n’est pas une question qu’on lui pose souvent”.

Certes, peut-être plus maintenant. Mais Tilghman doit être certainementfamilière avec la réputation d’antisémitisme, du moins historique, dePrinceton. Il est vrai qu’avec ses 500 étudiants juifs sur 5 000 au collège,Princeton, en termes de représentation et malgré un des plus petits programmesd’études juives, dépasse de loin les huit autres universités d’élite que sontHarvard, Yale, Princeton, Columbia, Dartmouth, Brown, Penn et Cornell.

“Quand j’étais en Terminale, j’ai failli ne pas soumettre de dossier”, raconteBen Jubas, étudiant en licence à l’université de Princeton et président desTigers for Israel, groupe de défense d’Israël de l’université. “L’idée derédemption est un sujet de conversation ici, c’est comme s’ils essayaient derattraper l’histoire.”

Certes, Jubas n’a jamais ressenti d’antisémitisme au cours de ses troispremières années à Princeton, mais il y a connu des moments où la frontièreconfuse entre un sentiment anti-israélien et antisémite a causé des tensionssur les pelouses immaculées du campus du New Jersey.

Comme par exemple, au printemps dernier, lors d’une exposition de dessinsd’enfants, dans le centre des étudiants. Le sujet : les conditions de guerre àGaza.

“Les dessins montraient des armes, du sang et des étoiles de David - le toutdirigé contre des enfants”, explique Roth.

Cette exposition de textes et d’illustrations décrivait l’opération militaireisraélienne à Gaza, non seulement en ne présentant qu’un seul des deux camps,mais de manière agressive, ou plutôt naïve. Ce qui avait vraiment choqué Rothet les étudiants, c’est que Princeton avait bel et bien subventionnél’exposition.

“La question est de savoir si la liberté de parole est une valeur plusimportante que la limitation des discours haineux, et jusqu’où on peut tolérerces derniers”, ajoute Roth.

Quand le houmous sème la discorde Pour autant, le débat ne se déroule pas surle campus.

Chaque membre de la communauté de Princeton, interviewé pour cet article, saitque son campus n’est pas aussi actif que celui de Columbia. Les étudiants qui yvivent, sont le plus souvent perdus dans leurs idées nébuleuses.

La dernière polémique sur Israël qui s’est déroulée sur le campus et a mêmeattiré l’attention des médias internationaux avait pour sujet le houmous ! Lecomité pour la Palestine a essayé de boycotter le “Houmous Sabra”, servi dansles salles à manger, accusant la société de production de soutenir publiquementle régiment Golani de l’armée israélienne. Leur pétition a finalement étérejetée et la controverse s’est arrêtée là.

“La plupart des Juifs du campus soutiennent Israël, mais ils manquent sansdoute de passion”, affirme Jubas.

“Beaucoup ne se sentent pas concernés, et c’est vrai qu’il n’y a pas de raisonqu’ils le soient, si Israël ne fait pas partie de leur vie.”

Pour Charles Small et ses collègues, la remarque de Jubas résume leurs craintes: Yale, Columbia ou Princeton, avec la place d’honneur qu’elles tiennent dansle monde de l’enseignement supérieur aux Etats- Unis, ont succombé à unpuissant consensus idéologique qui peut se résumer en un parfait syllogisme :“Il y a ceux qui ont, et ceux qui n’ont pas. Et celui qui a, est à blâmer”.

Evidemment, dans ce contexte, Israël est l’agresseur et doit donc rendre descomptes. Mais la question essentielle consiste à savoir si les étudiants juifsconsidèrent qu’il s’agit-là d’une tâche pertinente pour leur identité de Juifsvivant en Amérique.